Le veilleur

Extrait de « Le jour de l’homme » – Jacques Ledercq

Tous les veilleurs auprès des grands malades, toutes les sentinelles aux postes avancés connaissent l’angoisse de la nuit, la tension de l’attente.

Mais la gravité de l’attente aiguise tous leurs sens et les met en alerte, au moindre souffle, au moindre murmure insolite de la nuit.

Ils veillent. Ils portent le poids des autres. Leur présence est rassurante : elle conjure le danger. Leur conscience attentive déjoue la menace sournoise. Et le cœur qui bat dans les ténèbres est un défi à la mort qui rôde. Telle devrait être la place de tout chrétien, de tout homme libre, parmi les hommes.

Veiller, ce n’est pas vivre méfiant dans le chaos d’un monde avorté, ni séparé des hommes comme s’ils étaient perdus.

Veiller, c’est déployer toutes les antennes de son pouvoir d’aimer pour détecter, dans la beauté du monde et la grandeur de l’homme, nos raisons de vivre et d’espérer.

Veiller, c’est entrer joyeusement dans le projet du Dieu d’Alliance, et chercher partout son regard, et seuls peuvent se reconnaître les regards qui se sont longtemps cherchés.

Veiller, c’est garder le front levé quand rien ne peut combler le vide de l’échec, quand l’amour et la vie sont devenus mensonges.

Veiller, c’est croire encore, c’est croire quand même, que Dieu ne veut pas la souffrance, et qu’il vient vers nous, non pas pour l’expliquer mais pour la partager.

Veiller, c’est tendre nos mains enchaînées par nos propres passions, par nos propres péchés, vers un Dieu qui meurt pour les pêcheurs.

Veiller, c’est être plus fort que la nuit, plus fort que le sommeil, et quand c’est Jésus ressuscité qui veille sur nous, c’est être plus fort que la mort.

Il faut veiller. Autour de nous, c’est la nuit. Le monde peut s’endormir, lassé par le malheur, le veilleur est debout : il fait confiance à l’aurore. Il faut veiller : le veilleur a confiance au nom des autres.

Et quand la nuit se lève, et que le ciel se met à flamboyer là-bas vers l’orient, quand le veilleur se dresse tout droit pour contempler l’aurore, le monde apprend qu’il est sauvé. Il peut surgir de son sommeil, il peut surgir de la mort, car le soleil vient d’exploser sur toutes nos nuits, comme un rire joyeux sur toutes nos peurs.

« Viellez » dit Jésus. Il nous rappelle notre vocation de prophètes au milieu d’un monde tumultueux. Car il faut des prophètes aujourd’hui pour dominer la nuit, pour déchiffrer, dans nos tourments eux-mêmes, la recherche avide et passionnée des hommes de notre temps vers les chemins de la liberté.

Il faut des prophètes pour lire l’appel de Dieu dans les signes du temps, et le signe de Dieu dans la clameur du monde.

La moitié du monde meurt de faim. Qu’avons-nous fait ? On demande des prophètes ! De la race invincible des ressuscités. On demande des prophètes, dévorés par la passion de Dieu, par la passion de l’homme. Et convaincus que tant de souffrance sont celles d’une naissance, dans l’écartèlement et le cri, d’un monde nouveau, sous le regard attentif d’un Dieu qui nous fait confiance.

On demande des prophètes qui acceptent de vivre parmi les fils de l’homme comme des fils de Dieu, ivres d’amour et de liberté, et de mourir ensuite comme meurent les étoiles, dans une grande explosion de lumière pour éblouir la terre.

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